logo 21 22 23 route de la soie

mars 2010

Italie - Raconte-moi la Route de la Soie -

Il millione, partie 1, par Franco

Raconté et chanté à la manière du conteur italien Franco Picetti ; Dessins – Pier Gagliardi dit Pilou.


La Bataille de Curzola

Chanson
Qui veut le faire, le fera et qui veut partir, partira,
Qui se fatigue pour chercher sa voie, la trouvera,
Qui veut le faire, le fera et qui veut savoir, saura,
L’espoir est une fleur que tu rapporteras…

Aux premières lueurs de l’aube du 8 septembre de l’an 1298, la flotte génoise, forte de 70 galères sous le commandement de l’Amiral Lamba D’Oria déclare bataille contre la flotte de Venise, près de l’île de Curzola, en mer Adriatique.

Les Vénitiens voient apparaître les galères des Génois une à une, ils les voient déboucher hors du brouillard, soudainement, menaçantes et rapides. Les Génois ont parcouru les derniers mètres de mer à la force des  rames, dans le plus grand silence. Et maintenant, voilà leurs proues hautes, qui se matérialisent dans la brume, tel un cauchemar.

Le silence règne encore, mais pour peu de temps. Ainsi les rames, les longues files de rames plongent dans l’eau, élégantes, presque sans bruit.

Et, en première ligne, ce qu’on voit sortir de la brume c’est le vaisseau-galère, guidé par l’Amiral Lamba D’Oria en personne.

Admirablement agile et rapide, muni à la proue d’un long éperon, il a une silhouette qui rappelle celle du poisson-épée. En effet, le mot « Galère » dérive du mot « Galaya », nom que les byzantins donnaient à ce type de bateau, et qui en grec signifie « poisson épée ».

Si ce n’était pas un instrument de guerre et de mort, on pourrait même dire qu’il est beau: les bords sont peints de couleur céruléenne, les pavois, les tables fixes de bois protégeant les rameurs qui ont remplacé les barrières d’écus, sont peints de toutes les couleurs.

Plus de 40 mètres de longueur, plus de cinq mètres de largeur, presque 200 rameurs, conduisent la galère de l’Amiral. C’est elle, qui, en première ligne, troue la brume et pointe droit sur le navire du doge vénitien en le menaçant.

Mais pour l’instant, le silence règne encore.

Et voilà, que du brouillard trois autres galères débouchent, puis quatre autres galères génoises.

Une est un ‘barbotta’, une galère souvent recouverte d’une couche de cuir, pour résister aux chocs les plus violents et aux projectiles incendiaires. C’est un cuirassé meurtrier, comme le Divitia de Benedetto Zacharie, qui en 1287, força l’entrée fortifiée de Porto Pisano, tout seul.

Soudain, le brouillard se lève. et on voit au loin, la formation génoise, les gros et larges navires à  voile, avec un grand nombre d’armes de jet. Les artilleries à feu ne sont pas encore inventées, mais à bord, il y a les catapultes qui lancent de grosses pierres …les Génois depuis l’époque de Guglielmo Embriaco, appelé Tête de Maillet, sont célèbres pour leurs catapultes. Et, sur les galères, il y a aussi des  instruments aux noms étranges mais très efficaces: les repasseuses mécaniques, les pièges, les arbalètes fixes, les chats et autres bricoles…

Ces navires à voile ont des dimensions plus grandes que les galères, ils peuvent dépasser les 200 tonnes. On dit qu’un navire génois, en 1253, pouvait contenir 800 hommes à bord. Les navires à voile sont des mastodontes. Ce sont les unités lourdes de ravitaillement pour toute la flotte, les porte-avions des siècles passés. Les grandes batailles navales comme celle qui va commencer, se jouent autour de ces navires plus lents. Ils en constituent le pivot, le cœur qui se doit invincible.

Pour l’instant, le silence règne encore. Même si nous sommes à peu de temps de l’impact.

Les premiers rayons de soleil du 8 septembre 1298 pointent, et alors on découvre le tableau complet de la formation et la diversité du ‘stolium’ de la flotte genoise. Voilà les ‘saettìe’ ou ‘sagine’, navires rapides comme des flèches.

En face, au nord ouest, se trouve la flotte Venitienne, tout aussi nombreuse ou peut-être plus. 85 navires, plus de dix mille marins.

Tout à coup un cri déchirant, des milliers de voix à l’unisson, du midi, on entend fortissimo :
« San Zorzu ! ». et d’en face, un autre cri terrible « San Marco ! ». Violence et peur se mélangent dans ce chœur de voix. Et voilà que la bataille éclate.


Chanson
Le rostre a fendu le navire,
Coup terrible de bélier dans la hanche,
Beaucoup de navires se touchent,
Les rames se brisent par dizaines

Flèches, flèches qui sifflent,
Et pierres qui tombent sur les ponts,
Qu’ils tranchent les haubans,
Ils abattent, ils rompent les mats…

Fracas de bois qui tombent…
Les cris des blessés montent
Les cris féroces de colère.  Ah…
La mer avale déjà les navires détruits,
Les voiles, les cordages et les corps,
Le bois cassé, le bois brûlé,
Coulent vers le fond, les navires déjà naufragés.

Puis la bataille s’intensifie et l’abordage commence, le corps au corps. S’en suit une phase de confusion terrible. On ne comprend plus rien. La fumée, la foule. On ne comprend plus rien…
Qui gagne, qui perd ? Qu’ importe. Si l’enfer existe, il est là au large de l’île de Curzola.
Qui gagne, qui perd? Mais qu’ importe?… Esquiver les coups, frapper.
Qui gagne, qui perd ? Tout va trop vite, impossible de savoir.


Chanson
La poussière, le sang, les mouches, l’odeur..,
Dans les rues et dans les champs, les gens meurent,
Et toi, tu l’appelles guerre et tu ne sais pas ce qu’elle est,
Et toi, tu l’appelles guerre et tu ne t’expliques pas pourquoi elle est.


À la fin, après beaucoup d’heures, quand le brouillard de la bataille se dissipe, on comprend alors que c’est la flotte génoise qui a gagné, que Lamba Doria a triomphé. L’Amiral Dandolo, chef de la flotte vénitienne s’est suicidé, ne supportant pas l’humiliation de la défaite. Les bateaux capturés ou détruits sont au nombre de 50.

Plus de 7000 Vénitiens sont faits prisonniers, il y en a qui parlent de 10.000! Peu nombreuses sont les galères vénitiennes qui retournent en arrière s’abriter dans la lagune. Une victoire bruyante et inutile qui ne changera pas le cours de l’Histoire. Venise est à genoux, mais elle n’est pas battue. Elle a perdu la bataille, mais elle ne perdra pas la guerre. Elle ne perdra pas ses ports surtout, ni ses arsenaux, les magazzeni de l’Est. Elle ne perdra pas sa partie de route de la Soie.Pourquoi alors raconter la bataille de Curzola ? Pourquoi commencer notre histoire par ce triste mois de septembre de 1298? Parce que parmi ces 7.000 ou 10.000 Vénitiens prisonniers, il y a  un certain Marco Polo, dit Emilione, fils de Nicolo Polo et petit-fils de Matteo. Après 26 ans passé en Chine, il vient tout juste de rentrer. Le voyage du retour aura duré trois ans. À peine revenu, il s’est engagé dans la flotte de San Marco. Il a évité mille dangers en Orient et il sera fait prisonnier sur sa propre mer !